L'improbable Borovsk

Publié le 3 Avril 2017

Il y a des jours où le destin nous réserve de sacrées surprises.

Levée pas très tard, car réveillée par le boucan des pigeons à ma fenêtre et les discussions incessantes de mon imposante colocataire, je me mets en route pour la route de la gare Kievskaya. En ce premier avril, et après l'avertissement de ma voisine de chambre : "Aujourd'hui ne crois personne !", j'aurais dû me douter que l'esprit farceur de ma camarade Juliette ferait des siennes. Alors certes, j'ai marché à sa blague, couru même, mais ne fus qu'un brin surprise lorsque le pot aux roses fut découvert. Elle sera donc bien à l'heure.

Tels les trois mousquetaires (en plus modernes et russisants), Juliette, Apolline et moi-même nous retrouvons sur le quai de la gare sous les grognements (car il s'agit bien de cela) d'un homme excité par les voix de trois étrangères. Cela lui vaudra une jolie insulte de ma part, en français bien évidemment, et une totale ignorance de nos trois personnes.

Une fois confortablement installée dans le train en direction de Balabanovo, le fameux défilé des vendeurs peut commencer. Sécateur, livres pour enfants, t-shirt en coton du Kazakhstan, magazines divers et variés, et bien évidemment, glaces, boissons et pirojkis se succèdent dans l'allée principale. Il y a les habitués ("un beignet au chou pour vous, comme toujours"), les curieux, et les grandes admiratrices de ces pratiques inexistantes en France. Nous, quoi. Juliette ira même jusqu'à vanter les mérites de ces hommes et vendeurs qui pourraient refourguer n'importe quoi à n'importe qui. Et je doute qu'elle ait tort.

"Prochaine station, Balabanovo". C'est la nôtre. Sous ce nom sympathique se cache une petite ville industrielle, elle bien moins sympathique, dont le seul bâtiment qui vous marque est celui, infâme, de la polyclinique. Pas question donc de traîner dans les parages, et nous montons dans le premier bus pour notre destination finale de Borovsk. Dans le vieil engin soviétique, pique-nique, soleil et rire. Le trio parfait.

Le bus nous lâche 25 minutes plus tard en plein milieu du boulevard principal, face au monument au mort de la Seconde Guerre Mondiale. Mais à peine arrivées, panique à bord : le portable de Juliette manque à l'appel. Nous passons en mode détective et retrouvons finalement la bête sur la banquette du vieux bus encore à l'arrêt. La panique encore quelques minutes auparavant figée sur son visage laisse alors place à un franc sourire que nous encourageons vivement.

L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk

Rassurées, détendues et avides de découvertes, nous nous lançons dans une promenade de 10 kilomètres dans les hauteurs de Borovsk, ponctuée autant d'églises que de chats. Le soleil tape, les conversations s'enchaînent, les regards curieux se posent régulièrement sur notre étonnant et étranger trio.

C'est définitivement en quittant Moscou que j'apprends à l'apprécier chaque fois un peu plus.

L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
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L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk
L'improbable Borovsk

Après une suite de découvertes et de chemins foulés par nos pas de plus en plus lourds, nous nous autorisons une glace (c'est Juliette qui régale) sur la place centrale de Borovsk. À quelques mètres de là, des enfants nourrissent la centaine de pigeons qui s'enjaille d'une telle profusion de graines, tandis que Juliette s'insurge sur cette action "absolument degueulasse !". Puis soudain, je sens une masse qui me cache le soleil. Je me retourne et découvre un homme immense aux lunettes de soleil dorés. Je n'y portais que peu d'attention et continuais de savourer mon goûter, jusqu'à ce qu'il commence à parler dans sa barbe inexistante. Je discerne toutefois le mot "français" utilisé à plusieurs reprises et sous différentes formes, mais tache de l'ignorer comme il se doit.

Ce géant peu affable finit par s'en aller...pour mieux revenir 5 minutes plus tard, les mains chargées de quatre paquets. Il nous en remet chacune un. Des graines pour nourrir les pigeons. Serait-une blague ? Bien que ce soit le jour idéal pour ce genre de frasque, il entame le plus sérieusement une démonstration totalement inutile et déplacée : "On ouvre le paquet, voilà comme ça, et ensuite on nourrit les bêtes. On va montrer comment faire aux Français...".

Une unique poignée suffit à rameuter la centaine d'oiseaux, ce qui occasionne chez Juliette un cri puissant. Je me blottis pour ma part contre Apolline qui nous racontera ensuite l'avoir vu jeter des graines de plus en plus en près de nous, jusqu'à les lancer littéralement sur nos corps et visages. Cette fois, c'en est trop. Muée par la peur de me faire attaquer par les pigeons que je hais tant, je me lève d'un bond en ne lésinant par sur les insultes en direction de ce grossier personnage. Je balance au passage le paquet de graines encore fermé sous un sapin et m'enfuis avec mes acolytes le plus loin possible. Le fou rire qui suit devient incontrôlable. Une fois calmé, nous discutons encore et encore de la scène improbable qui vient de se produire, sans pouvoir en discerner la véritable cause.

Heureusement, le bus arrive enfin et nous quittons cet étrange village. Nous apprenons au passage grâce à un guide local que Napoleon fit un court séjour à Borovsk et que nous étions passées sans le savoir devant une des maison dans lesquelles ils avaient autrefois habité.

Comme pour nous récompenser de ces nombreux kilomètres et nous faire oublier cette attaque de graines, un jeune homme d'une beauté sans nom fait son apparition dans le bus et s'installe seulement une rangée de nous. Toutes trois subjuguées par tant de charme, nous nous décidons à lui donner un nom : ce sera Pavel Antonovitch.

De retour à Balabanovo, il nous reste 1h30 à tuer entre nos bouquins, des allers-retours entre le quai et la gare, un thé brûlant renversé et la violence impressionnante d'une mère envers son enfant. Le train qui finalement nous accueille s'avérera toutefois lui aussi mouvementé. Si la première demi-heure se passe tout en douceur et m'offre assez de répit pour somnoler, le défilé de vendeurs reprend assez rapidement.

Le pire restera sans doute la présence imposante d'une vielle femme qui, n'ayant pas toute sa tête, criait sans cesse et tapait des mains à en faire sursauter tout le wagon. Pour compléter ce joyeux spectacle, un musicien débarque et se lance dans une interprétation à la flûte de pan. Improbabilité, quand tu tiens...

Lorsque nous débarquons à Moscou, à 19h35 précises, nous affichons toutes un air fatigué et désabusé. Est-ce que tout est réellement arrivé ou était-ce juste une gigantesque blague ?

 

Rédigé par Bouriaud Manon

Publié dans #Россия

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