Chronique d'une interminable expédition jusqu'à Las Vegas
Publié le 7 Octobre 2017
Dans le taxi qui me mène à l'aéroport, j'apprends avec le sourire qu'en ce samedi 7 octobre, notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine fête son anniversaire. Je me dis alors naïvement que cette annonce est de bonne augure pour la longue journée qui m'attend - ou bien serait-ce juste pour une excuse pour tenter de refouler la vague de stress qui m'envahit depuis que je suis sortie de mon lit ce matin.
Faute de chance - et de mauvais calcul - ça bouchonne sévère jusqu'au MKAD (le 4e périphérique de Moscou) et mes coups d'oeil au chauffeur dans le rétroviseur se font de plus en plus pressants. À 12h15, je quitte le taxi un poil rassurée, mais pas détendue pour autant.
Eh bah tu m'étonnes. Il y a de quoi ne pas être détendue. Sur la cinquantaine de vols sur le tableau des départs, un seul et unique est indiqué avec 40 minutes de retard. Il fallut bien évidemment que ce soit le mien.
D'un pas plus tranquille, je franchis les différentes étapes qui me séparent du gate et passe même par la case casse-croûte. Puis, poussée par mon intuition féminine de jeune voyageuse, je décide de me rendre plus tôt à ma porte d'embarquement. Et là, c'est l'enfer.
Les voilà qui se mettent à évacuer l'espace pour tous nous coller derrière un cordon de sécurité. Et quiconque se risque à braver ce filet se confrontera au gros musclé à l'air fort peu aimable qui surveille le tout d'un regard méchant. Leur stratagème, je le comprends rapidement : un par un, ils fouillent à nouveau chaque passager pour le vol Moscou - New-York, bagages inclus.
Au bout d'une demi-heure de ce foutu manège, seules une vingtaine de personnes sont passées. Et c'est là que le problème mathématique se pose : sachant qu'il s'agit d'un Boeing 777 avec une capacité de 350 personnes, et qu'en 30 minutes, 20 personnes ont été contrôlées, qui me peut me dire combien de temps il me faudra encore poireauter debout dans cette foule qui s'exaspère avant de pouvoir poser mon cul sur mon siège ? Vous avez 15 minutes.
Soudain pris d'un éclair de génie, ces (permettez-moi) idiots lâchent le cordon de sécurité et l'on s'engouffre jusqu'au couloir d'embarquement. Coup d'oeil à ma montre. Le stress monte. Il est 14h45. Ça fait déjà officiellement 30 minutes qu'on devrait être dans le ciel, bordel.
Heureusement, lorsque je pénètre dans l'habitacle, toute ma colère et mon anxiété sont remplacées par un profond sentiment de joie. Quitte à louper ma correspondance pour Las Vegas pour sûr, autant profiter pleinement de ces 600 minutes de détente avant l'heure fatidique. Grosse session films en prévision.
Et ça ne loupe pas. Sur les un peu moins de 10 heures de vol, je compte 6 heures à mater l'écran, 1 heure à manger et le reste à somnoler entre deux annonces du capitaine, zones de turbulence et coups de fesses des corpulents personnages qui se complaisent à errer dans l'étroit couloir à ma droite.
Une heure avant l'atterrissage, on nous remet cette fameuse déclaration à remplir. Comme une débutante et par soucis d'honnêteté - et largement à cause des frayeurs causées par un collègue de Moscou - je déclare être en possession de nourriture dans mes bagages. Par "nourriture", je ne parle d'une escalope dans une feuille de papier d'alu, ni de fruits à l'aspect douteux, mais bien de trois kilos de bonbons et chocolats russes destinés à nos potentiels clients sur le salon IMEX du tourisme de Las Vegas. Je l'apprendrai plus tard à mes dépens, les Américains ne sont pas fous au point de considérer ces petits délices inoffensifs comme produits dangereux. En voilà une nouvelle !
ll est un peu plus de 18h quand je quitte l'appareil en râlant face à la lenteur des autres voyageurs. J'ai officiellement 90 minutes pour passer les contrôles, récupérer ma valise et choper ma connexion. Sauf que ça ne s'est pas tout à fait passé comme ça.
Je me mêle à la foule qui patiente pour s'enregistrer automatiquement aux bornes - ou le léger privilège accordé à ceux déjà venus sur le territoire des États-Unis d'Amérique. Ça avance plutôt vite. Une première machine refuse de lire mon passeport. Tentons sur une autre. Bingo !
Tu veux entrer facilement ? Coche "non" à toutes les questions. Mais c'était sans compter ces foutus chocolats. Ma feuille sort avec un énorme "X" dessus. Direction, la queue d'au moins 150 personnes et en tout et pour tout deux officiers pour les accueillir. L'enfer ne fait que commencer.
Autour de moi, les enfants pleurent de fatigue et de soif, les gens s'exaspèrent et soufflent comme des boeufs. Lorsqu'une deuxième vague de pèlerins arrive, c'est encore pire. Pour parfaire le tableau, un traitre salaud de l'aéroport fait passer des gens devant nous à plusieurs reprises. Révolte générale. En réponse à nos exclamations, on ne récolte qu'un : "C'est pas de ma faute si tout le monde est en vacances !". Eh bah, bravo les gars.
Au bout de deux interminables heures d'attente, j'ai chaud, j'ai soif, je suis fatiguée et j'ai surtout manqué ma correspondance. Lorsque mon tour arrive - enfin - au guichet, la fille se casse. Littéralement. Elle quitte son comptoir et rentre chez elle. Je rêve alors d'en faire autant. Il nous faut attendre encore quelques minutes pour que daigne arriver son successeur. Dépitée, je n'ai ni la force ni l'envie de m'énerver. J'encaisse, je réponds aux questions, je récupère mes papiers puis ma valise, en haïssant ces chocolats.
Au bureau des connexions, j'attends 5 minutes pour m'entendre dire qu'il faut aller au 1er étage, où j'attends à nouveau une vingtaine de minutes que l'agent Aeroflot refasse surface. Je suis accueillie par une Russe sympathique à qui j'explique la situation. Compréhensive - et heureusement - elle me réserve un siège sur le vol de 8h30 et me propose une nuit à l'hôtel. Il est maintenant 21 heures passées et je ne puis refuser.
C'est alors qu'un homme d'un certain âge me demande - dans un anglais parfait - si j'ai moi aussi manqué mon second vol à cause du retard du premier au départ de Moscou. Réponse positive. Parfait, partageons un taxi.
Je ne tarde pas à comprendre que ce charmant monsieur est Belge - ils sont partout - et qu'il parle français. "J'ai aperçu votre nom sur votre carte d'embarquement. Ma fille ainée s'appelle aussi Manon". Cette journée n'a pas fini de m'étonner.
Il est 23 heures - soit 5 heures du matin à Moscou - lorsque je me mets enfin au lit, non sans avoir en guise de dîner piqué quelques chocolats. Finalement, je ne suis pas mécontente qu'ils soient là.

